Skip to main content

Attiéen, Baouléen ou autres, en Côte d’Ivoire, les climats ont des ethnies. Ils sont savamment répertoriés et caractérisés au sein d’une grande tribu climatique, la zone tropicale humide subéquatoriale dans laquelle baigne notre Babi chérie depuis 10 000 ans, longtemps avant l’invention de l’alloco1 ou du coupé-décalé2. Je vois certains plisser le front à cause de l’enchaînement de termes scientifiques. Calmez-vous, on étudie cela au CE2 et on en rajoute une couche en 5ème pour ceux qui ont ronflé à l’école primaire. C’est le B-A BA pour connaître notre géographie tout comme le BAAB est le B-A BA pour connaître notre Babi. Les instituteurs réussissent bon an mal an à donner à tous ces quelques notions élémentaires de climatologie locale. Il tombe en moyenne 2 000 millimètres de précipitations par an sur Abidjan. Je ne parle pas des précipitations dans les banques quand les salaires sont virés, je parle bien des pluies.

– À Abidjan, il pleut, il pleut beaucoup, surtout entre juin et juillet, et tout le monde le sait ! 

C’est ce que tu dis-là, Gauz’ ?

– Oui.

– Mais alors, pourquoi tout ce long discours ?

– Parce que je suis écrivain, saperlipopette !

– Saperlipopette ?

– Tu préfères que je dise putain, con, nom d’une pipe, cul de…

– Non, pitié, continue…

Quand il pleut, structures, infrastructures et superstructures sont débordées (au propre comme au figuré), des hommes, des femmes et des enfants sont noyés et/ou emportés par des eaux qui ont pourtant l’extrême originalité de couler des points les plus hauts vers les points les plus bas en empruntant toujours les mêmes drains, rigoles, caniveaux, canaux, vallons… toujours ! Et invariablement, les mêmes causes entraînent les mêmes conséquences : inondations, glissements de terrain, noyades… On peut faire un copier-coller annuel de tous les articles qui parlent de la saison des pluies depuis 30 ans sans en préciser les dates, tout le monde n’y verrait que du feu… oups pardon, de l’eau ! Toutes générations confondues, tous gouvernements mélangés, personne n’a encore imaginé l’ombre d’une solution à ce que mon fils appelle les « rendez-vous Noé3 ».

– Vous aimez trop donner de leçons, vous les écrivains-là. Avec vos gros mots et vos phrases emberlificotées, arrêtez de dire ce que tout le monde voit.

– Comment tu sais ce que je vois sans que je n’aie encore parlé, tu jettes cauris4 ?

Dans les spectacles d’après inondations, la désolation, les dégâts ne me touchent plus autant  qu’avant, hélas, tellement le film d’horreur pluvieux s’est transformé en série brésilienne répétitive, interminable et dramatique. Mais il y a une chose qui me saute aux yeux à chaque fois et me révulse, m’horripile avec une égale intensité à chaque fois. Les torrents de pluie charrient des avalanches de saletés, de détritus, d’ordures, de débris, de fanges, de déchets, de pourritures… témoins du monde immonde dans lequel nous vivons à longueur d’année. Notre ville est sale, la pluie nous le rappelle chaque année. Elle le rappelle surtout à la classe dirigeante, à tous ceux qui derrière les murs électrifiés de leurs villas croient vivre en environnement sain parce qu’ils ont payé pour quelques sacs poubelles et collecteurs d’ordures. Ce qui disparaît de la vue ne disparaît pas forcément de la vie. Nous sommes tous égaux devant la crasse.

Dans notre Babi, les quartiers les plus peuplés et les plus pauvres sont sur la crête de partage des eaux qui court depuis Adjamé jusqu’aux confins Nord d’Abobo. Les quartiers les plus huppés sont en contrebas dans les bassins de déversement vers la lagune (Cocody, Bonoumin, Palmeraie, Riviera, etc.). Quand s’abattent les féroces averses tropicales, elles entraînent toutes les ordures des populations pauvres vers les quartiers riches. Ainsi, chaque année, pendant deux mois de pluies diluviennes, le ciel lui-même s’ouvre pour contester l’ordre social. Il purifie les quartiers pauvres, putréfie les riches. Il rappelle que nous avons un destin commun face aux forces de la nature et aux défis de l’environnement, que le premier chantier de l’écologie est celui de la justice sociale et de l’éducation. Dans notre Babi, la pluie est marxiste !

– Mais… mais… comment tu fais pour voir ça ?

– Je t’ai dit, je suis écrivain, saperlipopette !

mad in Gauz’

1 Alloco : plat ivoiro-ivoirien qui transforme la banane pourrie en arme de destruction gustative massive.

2 Coupé-décalé : inventé en République populaire de Chine sous la dictature d’un certain Sao Tao, c’est une musique « il faut pas chercher à comprendre, il faut danser seulement ! »

3 Noé : ingénieur naval palestinien qui a prié Dieu pour qu’il inonde la terre rien que pour tester la flottabilité d’un grand bateau, précurseur des supertankers.

4 Cauris : coquillage de l’océan indien utilisé comme monnaie avant la colonisation et comme boule de cristal après.

Plus de Gauz’eries