« Rentrée » est un mot qui a un don particulier dans la langue française et la vie que nous menons en ces temps dits modernes. Il est le seul mot qui, chaque fois qu’on l’évoque, convoque automatiquement son antagoniste direct : « sortie ».

Ainsi, quand vient la rentrée des classes, on pense à la sortie des vacances. On regrette déjà les longs apéritifs précédant les interminables repas avant les soirées sans fin. Quand le patron fait sa rentrée au bureau, la sérénité des travailleurs fait sa sortie. On regrette déjà les longs commentaires sous les fenêtres Facebook fermées discrètement pour donner l’air d’être occupé aux tâches qui font mériter un salaire. On pourrait citer des exemples comme ça jusqu’à la fin du BAAB que vous tenez entre les mains. Mais une catégorie de la population, et non des moindres, échappe à cette fatalité : les enfants ! Ces scélérats, comme vous, ils sont contents quand c’est les vacances, lesquelles au passage, ils essayent de vous pourrir par tous les moyens à leur portée (larmes, cris, morve, accidents domestiques, amourettes avec les enfants du voisin…). Quand par miracle vous réussissez à profiter des moments décrits plus haut, vous vous rendez compte qu’il ne reste plus qu’une maigre poignée de jours avant le dur retour aux réalités du travail. Pendant que vous ruminez votre tristesse, qui est-ce qui est encore content, heureux, joyeux à l’autre bout de la cour ? Les enfants. Ces scélérats pensent aux copains qu’ils retrouveront, aux nouveaux venus, aux nouvelles tenues, nouvelles chaussures, nouveaux cahiers, livres et stylos que bien sûr, ce ne sont pas eux-mêmes qui vont payer. La triplette apéro-dîner-soirée dont vous avez abusé a redessiné la figure de vos comptes. Le banquier est déjà aux aguets pour vous faire des prêts scolaires à taux d’usuriers.

Quand par miracle, vous échappez aux écueils financiers, une autre catégorie, et non des moindres, vous ramène à d’autres angoisses : les politiciens. Surtout chaque 5 ans, quand on doit voter un des leurs à notre tête à nous tous. À Baabi ici, c’est traditionnellement en octobre que se joue cette joute… au moment de la rentrée. 60 ans après les indépendances, des milliers de parents ivoiriens continuent de se demander quel est le nom du farceur qui a bien pu caler les élections présidentielles à ce moment-là. Rentrée scolaire + rentrée politique dans le même temps : de la perversion de haut niveau ! Car chez les politiques aussi, rentrée évoque sortie. Rentrée d’un candidat, sortie d’un autre. L’action se passe simultanément et par la même porte, ce qui inévitablement provoque des forces de frottements avec dégagement d’énergie comme le savent tous ceux qui ont suivi en classe pendant les cours de physique. Voilà pourquoi : avec tous les bons restaurants, les bons maquis, les bonnes adresses de Baabi, les gens mangent bien, trop bien même. Surtout, les politiques. Eux, en plus, avec toutes les gâteries que leur fait l’État, c’est souvent « No limit1 », « an nou alé2 dans la capitale ». Ils mangent, ils mangent, et fatalement, ils grossissent, ils grossissent comme le savent tous ceux qui ont suivi pendant les cours de biologie. 5 ans plus tard, dans la petite encablure de la porte d’entrée-sortie, forcément, il y a frottements. 

En France, c’est le même principe d’entrée-sortie, mais pour une tout autre histoire. Quand il y a la rentrée scolaire, il y a la sortie de livres à l’occasion de ce que tout le monde appelle la rentrée littéraire. Des livres à gogo, en gbonhi3 même. Du roman à l’essai en passant par la poésie, la BD et bien d’autres supports qui portent des histoires… plus de 500 titres ! Cette année, il y a le mien aussi. Le troisième. Il s’appelle Black manoo. Les Français ont bien compris que la construction d’une nation, c’est-à-dire un ensemble de groupes parfois très différents qui règlent leurs différends par la négociation d’un espace et d’un projet commun… oui la construction d’une nation se fait surtout par le partage d’un imaginaire. Rien de mieux que des livres, donc des auteurs pour planter les graines d’imaginaire qui font le ciment de la nation. Il faut peut-être rappeler cette leçon à notre classe politique : générer de l’imaginaire, plutôt que dégénérer de l’inimaginable. Le BAAB passe le message.

mad in Gauz’

1 No limit : secteur de Grand-Bassam concentré de maquis

2 An nou anlé : « allons-y » en créole. Mais quand un nouchi y ajoute « dans la capitale », ça veut dire que là c’est gâté. Si tu ne sais pas ce qu’est un nouchi ou ce qui est gâté, ce n’est pas grave, car « à part abidjanais, personne n’est parfait en ce bas monde ! », dit ma nièce Ozoua.

3 Gbonhi : si tu n’as pas compris que c’est un synonyme de l’expression avant la virgule, alors il faut demander à Yodé et Siro.

Black manoo

Gauz

Le Nouvel Attila, 28 août 2020

Black manoo, junkie abidjanais sans papiers, déboule dans le Belleville des années 90 avec deux guides : Lass Kader, son meilleur ami dealer, et Karol, sa belle, avec qui il ouvre un bar clandestin. Avec eux, on explore les coulisses d’un quartier ahurissant et les stratégies d’un immigré tout juste débarqué à Paris pour s’y enraciner, entre rituel et petits boulots.

Le destin de Black Manoo pourrait ressembler à cent mille autres mais ne ressemble à aucun.

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