Été 1960. Palais de l’Élysée. Charles de Gaulle est assis sur le fauteuil Louis XVI de son bureau. Le roi de France qui donne son nom au siège où est posé son auguste séant n’a pas eu beaucoup de chance : il a fini guillotiné. Le grand Charles aurait pu finir fusillé, voire électrocuté jusqu’à ce que mort s’en suive (une modernité réservée aux vrais résistants) par les nervis de la Collaboration du tonton « Maréchal-nous-voilà » à la solde des Allemands. Mais lui, il a su utiliser ses grandes jambes et un avion pour fuir à Londres avant que l’affaire ne se gâte complètement et ne bousille totalement son été 1940 !

Plusieurs émissions radio et quelques fines manœuvres politiques plus tard, il est revenu auréolé de l’aura du libérateur. Un de Gaulle qui après avoir plié les gaules réussit à revenir libérer la Gaule, il faut l’avouer, ça a de la gueule et ça sonne trop bien ! Voilà ce qu’on appelle avoir le sens de l’Histoire. Mais les peuples sont ingrats. Malgré tout ce qu’il a fait, ça ne les a pas empêchés de le chasser du pouvoir dès 1946 et de livrer le pays à une bande de politicards instables et sans vision. Mais Charly (pour les intimes seulement, et j’en fais partie, tant je l’ai lu) a eu le temps de ruminer sa vengeance et son retour en politique. Après 12 ans de ce que lui-même a appelé « la traversée du désert », en 1958, il a profité du “bordel” algérois et de la nervosité de quelques officiers pour revenir en sauveur… encore : état d’urgence, lois d’exception, suspension des institutions, cela s’appelle un coup d’État. Ensuite, il a vite troqué son costume militaire et fait voter rapidement une nouvelle constitution qui lui donne les pleins pouvoirs présidentiels. Un coup d’État je vous dis. Des dizaines de militaires africains suivront son merveilleux exemple les décennies à venir.

Tout allait bien pour le généralissime jusqu’à cet été 1960. Les Africains ont commencé à trop s’agiter. Il vaut mieux leur donner l’indépendance en douce plutôt que d’en arriver au cafouillage sanglant de l’Algérie. De toutes les façons, on sait déjà comment les tenir. Mais voilà, ils veulent tous que le grand de Gaulle, l’homme de Brazzaville, premier sapeur congolais connu, soit chez chacun d’eux pour fêter ça. Ils ne savent pas que l’affaire des indépendances l’énerve au plus haut point. Et puis cet Houphouët qui veut rester français tout seul avec sa Côte d’Ivoire, ça l’irrite. Si les Panzerdivision d’Adolf n’ont pas réussi à lui pourrir un été, ce ne sont pas des fils de tirailleurs qui y parviendront pardi. Il va profiter de sa belle Lorraine. Louis Jacquinot, ami fidèle, va se dévouer pour remplacer le chef aux grandes oreilles lors des cérémonies. Il était déjà dans son gouvernement de 1944. Ensuite, il a été ministre des colonies en 1951 en remplacement de François Mitterand. En 1958, Louis Jacquinot était aussi dans les bagages du « push » en tant que ministre du Sahara et des territoires d’outre-mer. Il connaît bien les affaires africaines.

Certes, malgré tous ses titres, Jacquinot est en dessous d’Houphouët dans la hiérarchie protocolaire de l’État de France. Le vieux chef baoulé, en tant que ministre d’État, a cosigné la constitution de la Cinquième République en quatrième position. Mais, il n’y a pas que Houphouët-Boigny en Afrique voyons ! Et puis Jacquinot est ravi. Cet homme a toujours eu le sens de l’Histoire et de surcroît, ça va lui faire une escapade loin des regards mondains, lui qui a toujours défié les mondanités de la France puritaine de l’époque. En Afrique, célébrations, fêtes officielles et fêtes officieuses virent toujours en bacchanales au milieu de tous ces corps noirs… Jacquinot est ravi ! Mais il va falloir faire une sorte de paquet pour éviter des aller-retour. Jacquinot commencera par le Bénin le 1er août. Ensuite, il faut 1 jour pour rallier Niamey, un autre jour pour se reposer de la fête de la veille, donc l’indépendance du Niger sera le 3. Même distance avec Ouaga où l’indépendance sera donc le 5. Idem pour rallier Abidjan par le train : l’indépendance y sera donc 2 jours plus tard, le 7 août. Dans chacun de ces pays, Jacquinot lira exactement le même discours en veillant juste à ne pas oublier de changer les noms. 

Et nous, on a dansé, dansé, dansé… indépendance cha cha !

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