2 milliards d’humains, 1,65 mètre de moyenne, cloîtrés chez eux à cause d’un virus, 165 nanomètres de moyenne (il faut mettre 9 zéros avant le 1, tellement c’est petit ce machin). Je vois tout de suite les impertinents de la classe me répondre : « ce n’est pas une question de taille, c’est une question de… ». Taisez-vous ! Villas, voitures, fortunes, fesses, quéquettes, et mêmes ventres en « izé izé »1… chez nous à Babi ici, tout est une question de taille : plus c’est gros, plus c’est puissant ! Mais ce satané virus n’a visiblement pas grandi à Abobo, peut-être parce qu’il y a déjà beaucoup de microbes2. Donc, tout le monde à la maison ! Fini les « restos de blancs » en Zone 4 ou au Vallon, terminé les veillées de funérailles-bacchanales à Yopougon ; adieu les succulentes soupes du pêcheur au quartier Appollo ; plus de gasoil endiablé à Marcory la Gomorrhie ; au revoir les lives de rumba, reggae ou apichèkè3 dans les bars depuis Akéhikoa jusqu’à Gonzagueville ; oublié même le petit maquis du quartier, les poissons à la braise et les choukouyas4 au bord de la route… La pire épreuve pour un Abidjanais.

En plus, cela rappelle de mauvais souvenirs. Car la dernière fois qu’on était confinés de la sorte, ça sentait la poudre, le sang, le cadavre et toutes les nuisances sonores qui vont avec la guerre. Il y en a qui se confinaient volontiers sous les lits des jours entiers sans pousser la moindre plainte. Mais là, les rues sont tranquilles, tu peux traverser le grand carrefour de Koumassi en jouant aux billes ; quelle que soit l’heure, il n’y a même pas l’ombre du début de commencement d’une tentative d’embouteillage de Cocody jusqu’à Angré ; tu peux faire un footing dans les rues de Yop sans risquer le cancer foudroyant du poumon ; Faya et Abatta ne sentent rien d’autre que la putrescence de la décharge d’Akouédo, même pas une odeur de gasoil pour perturber ça ; les chants d’oiseaux ont remplacé les klaxons de wôrô-wôrô5 ; avec la dissipation du voile de pollution, on distingue les nuages de vapeur qui s’échappent des marmites des fabricantes d’attiéké de Blockauss lorsqu’on est assis au quartier Biaffrais… En bref, Babi est bucolique et merveilleuse, mais on n’a pas le droit d’y flâner. C’est ce qu’on appelle le supplice de Tantale ! Ce coronavirus-là est vraiment pervers : il permet que des choses inimaginables se produisent, en même temps il empêche d’en profiter. Pour être sincère, le confinement a fait grincer les dents de tous les citoyens de ce pays… sauf moi. Ce n’est pas que je suis un super héros doué du pouvoir de traverser les murs comme docteur Strange6. En réalité, depuis que j’ai quitté mon poste de rédacteur en chef de feu Yeyemagazine7 et que j’ai décidé d’être écrivain à temps plein, je me suis autoconfiné. La fameuse tour d’Ivoire de l’écrivain, pour moi c’est une baraque sombre au bord de la mangrove marécageuse derrière le village artisanal de Grand-Bassam. Depuis 6 ans, comme mes voisins sculpteurs ou menuisiers, j’y taille des mots, sculpte des phrases, agence et ponce des idées qui peu à peu font leur chemin dans la conscience nationale, voire mondiale (oui kêh !). Cela demande du calme et de la discipline que je m’applique encore plus strictement qu’un décret du CNS8. On ne peut donc pas confiner un homme qui s’est déjà confiné lui-même. Élémentaire mon cher Ouattson! Mais, comme certains suivent en classe, ils me demanderont « comment tu peux savoir ce que tu nous as raconté sur Babi cloîtrée ? Tu as donc violé le confinement, tu es un hors-la-loi et tu te dénonces comme ça en public dans un magazine sur lequel tout le monde va se ruer ! » La réponse à tous ces perspicaces va être simple et claire. Le décret de confinement ne touchait pas les policiers, médecins, infirmiers, éboueurs, vigiles, fabricantes d’attiéké, pompiers, etc. Tous les métiers indispensables pour que fonctionne correctement notre société. Écrivain fait partie de ceux-ci. Alors, pendant le couvre-feu, je suis sorti pour comprendre ce qu’est une société cuite à l’étouffée. Lorsque je tombais sur une patrouille de flics, je leur disais « je suis écrivain » et il me laissait continuer tranquillement mes pérégrinations nocturnes… euh, vous n’allez pas croire ça quand même… je blaguais hein ! Oui, les écrivains sont indispensables pour construire une société. Mais à Babi ici, si tu dis ça à un policier en plein couvre-feu, c’est sur ta peau qu’il va écrire à la matraque. Oui, j’ai bien bravé le couvre-feu pendant des nuits pour faire mon devoir de sentinelle, pour écouter s’endormir l’âme ivoirienne sur un lit de peur qui pour une fois n’est pas le travail de ses hommes politiques. Mais dès que j’ai vu un casque luire dans l’obscure de la nuit, j’ai pris mes jambes à mon cou.

mad in Gauz’

1 Izé izé : danse exécutée en se frappant fort le ventre. Pour éviter le suicide, il vaut mieux qu’il soit bien gras. Interdit aux ventres plats comme le mien… on me dit dans l’oreillette que je mens… à propos de mon ventre, pas de la danse !

2 Microbe : enfant bionique qui a une machette à la place du bras.

3 Apichèkè : musique Attié, peuple de Côte d’Ivoire qui compte le plus grand nombre d’orchestres par habitant.

4 Choukouya : morceaux de viande d’origine indéterminée cuits sur plaque métallique. C’est pas doux si c’est pas servi dans le papier beige qui sert d’emballage au ciment.

5 Wôrô-wôrô : avant ça voulait dire 30F-30F, prix de la course de ces taxis communaux. Maintenant ça veut dire fatigué-fatigué, tellement les voitures sont déglinguées !

6 Docteur Strange : si vous n’avez pas vu Avengers, soit vous êtes aveugles, soit vous venez d’arriver de Jupiter !

7 Yeyemagazine : webzine comète. Génial (on ne montre pas son village de la main gauche), mais disparu.

8 CNS : Conseil National de Sécurité, ceux-là quand ils se réunissent, tu peux être sûr que tous tes business des 6 prochaines semaines sont à l’eau.

9 Ouattson : le cousin Sénoufo de Watson.

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