Si tu lis ces mots, ça signifie que tu as survécu à la Saint-Valentin et qu’avec le recul, tu te dis que ce n’était pas si terrible. D’ailleurs, tu vas te dire ça jusqu’à la fin janvier de l’année prochaine, et l’angoisse va repartir. « 11 mois de répit, c’est déjà ça ! », mon voisin a dit. Depuis quand et comment une gentille fête qui célèbre l’amour partout dans le monde est devenue un évènement anxiogène pour les Babiens1 ?

Globalement, depuis mon enfance, les fêtes du calendrier grégorien2 enjambaient le 14 février avec un mépris pontifical. Cette fête ou célébration ou marque (on ne sait pas trop comment appeler ce machin) n’existait pas, même pas cachée au fond du subconscient babien le plus aliéné, et Dieu sait que j’en ai vu. Par exemple, à Cocody « quartier de blancs » (où il n’y avait pas un seul blanc), ces voisins qui élevaient un dindon bruyant pour le sacrifier le jour de Thanksgiving, une fête indienne (Indiens à plumes, pas Indiens à curry) ; à Cocody « villas cadres » (où il n’y avait pas un seul cadre), cette famille qui se badigeonnait le corps de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel au nom de Holi, une fête indienne (Indiens à curry, pas Indiens à plumes) ; à Cocody « cité des arts » (où il n’y avait pas d’art) ce monsieur qui fêtait le Têt, Nouvel An vietnamien, avec des pétards si puissants qu’on croyait à une offensive Vietcong et on doutait de la sincérité du nom de son restaurant « Le Pacifique »… Et puis un jour, au milieu des années 90, tout le monde a commencé à regarder en l’air. On s’installait des antennes et des décodeurs pour scruter des satellites à travers un canal dit plus. Depuis l’espace intersidéral, ces engins se sont mis à faire pleuvoir sur nous des programmes sidérants montrant ce que foutaient les Blancs à longueur de journée et d’année. Quand on a la tête en l’air, on finit par ne plus avoir les pieds sur terre. Fatalement. En quelques films et émissions, la fête des amoureux est devenue une tradition plus vivace que la fête des ignames. Ainsi, on peut dire que dans notre pays, la Saint-Valentin est l’une des premières fêtes qui n’est pas symbolique, mais parabolique.

Seulement, voilà, il n’y a que sur les ordinateurs que les copier/coller marchent à la perfection. Sur les humains, il y a toujours un bout qui dépasse ou un autre qui n’est pas assez long. D’abord cette histoire de fleurs… Dans ce pays, il y a 3 catégories de végétaux : ceux qui se mangent, ceux qui soignent et les mauvaises herbes. 

Les fleurs sont dans la 3ème et malgré toute sa bonne volonté, une dulcinée à qui on offre une gerbe n’est jamais loin de gerber. C’est une bourgeoisie que même l’aliénation télévisuelle n’arrive pas à imposer. De Yop à Marcory en passant par Abobo, le bouquet de fleurs ne transporte pas de joie, en tout cas beaucoup moins qu’un bouquet de choucouya3 ou de porc au four4.

Ensuite, il y a cette imagerie de l’amour… Chez les Occidentaux, elle s’est construite dans le romantisme du 18ème siècle, donc dans des livres, des tableaux, des pièces de théâtre… Tous les clichés de la love story se trouvent là et sont abondamment repris et réadaptés par la télé, le cinéma, la musique… Ces clichés, le Babien moyen en mange aussi aujourd’hui. Sauf qu’il faut y ajouter les histoires du quartier, les légendes des parents, les contes des grands-parents, les sorciers du village, les marabouts des faubourgs, les génies de la brousse… « Aimer à Paris, ce n’est pas aimer à Babi ». Quand les premiers disent « Saint Valentin », les secondes entendent « sein Valentin ». Malgré les christianisations, les islamisations et les satellisations, l’amour ici reste plus proche du corps que des idées. Déflore plutôt que flore. Et puis, il y a cette histoire du nombre : mono ou poly amour ? En occident, la question divise les spécialistes des deux sexes (drôle de phrase qui donne à penser que je parle de spécialistes pour individus ayant deux sexes… relis bien, le français n’est pas ton camarade). À Babi, disons sans hypocrisie que les têtes ont tranché pour le « mono » et que les corps sont sous l’empire du « poly ». C’est en nageant dans la soupe de ses paradoxes que l’homo babien génère ses angoisses du 14 février.

Mais la résistance s’organise autour d’un autre concept. Quel est ton saint ? Quel est ton Valentin ? 

À l’occasion d’un micro-trottoir (dans cette expression, ce n’est pas le trottoir qui est microscopique, mais le micro qui interroge les gens sur le trottoir… relis bien, le français n’est pas ton camarade), un paisible village à quelques encablures de Daloa a donné une réponse ou plutôt une non-réponse devenue culte : ici c’est Zakoa ! Radical. Depuis, tous les 14 février, pour tous ceux qui résistent à l’injonction de la parabole, un nouveau sein a poussé sur le calendrier : Zakoa. 

Voilà, j’arrive à la fin de ma chronique sans que personne n’ait compris pourquoi il y a 50 dans le titre. Pourtant, c’est super simple et ça commence sur mars par un 22. Là, tu te dis que je débloque à fond, mais garde le calme. En 1971, je suis né le lundi 22 mars. Pense à mes 50 ans quand tu lis ce BAAB de mars 2021.

mad in Gauz’

1 Babiens  : habitant de Babi, nom de caresse d’Abidjan. Le mot est presque l’homophone de « babiê », mot malinké que l’on peut traduire par « enfoiré », « salaud » voire « ****lé ». Et il est vrai qu’un babien peut parfois être un babiê !

2 Grégorien : du nom du pape Grégoire qui a imposé le calendrier que nous utilisons. À Babi, un grégoire est un chat dont le destin est de finir dans une marmite. Oui, vous avez bien lu, manger les chats est un sport couru dans tous les quartiers de cette ville. Surveillez bien le vôtre, le babien peut être un babiê !

3 Choucouya  : viande de boeuf ou de mouton préparée en pleine rue sur une plaque de fer percée de trous (une plancha trouée quoi). Le choucouya est servi avec un piment sec nommé kankankan censé avoir des vertus aphrodisiaques.

4 Porc au four : là, tu te demandes pourquoi je veux t’expliquer un truc aussi évident ? La réponse est à Yopougon où ce plat est une religion.

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