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Le 13 novembre 2019, lors d’une cérémonie au Victoria & Albert Museum de Londres, Joana Choumali est devenue la première Africaine à remporter le prestigieux Prix Pictet de la photographie pour sa série «Ça va aller», qui documente de façon très personnelle la ville de Grand-Bassam après les attentats du 13 mars 2016. Le jury de cette 8ème édition réunissant 12 artistes autour du thème de l’espoir a salué son travail comme « une méditation brillamment originale sur la capacité de l’esprit humain à arracher espérance et résilience même aux événements les plus traumatisants ». L’occasion de revenir sur le parcours d’une artiste dont l’œuvre, bien que puisant au plus profond de ses racines africaines, n’en délivre pas moins un
message universel.

Si la série «Hââbré, la dernière génération» – qui s’intéresse à la scarification rituelle, lui a valu la reconnaissance internationale en 2014, son écriture portait depuis longtemps déjà la marque d’un profond engagement humaniste. En 2011, cette ancienne communicante et directrice artistique d’agence-conseil formée aux arts graphiques à Casablanca, fait sensation à l’exposition BICICI Amie des Arts, avec son travail sur « Les Invisibles », ce petit peuple d’anonymes (gardiens, nounous, enfants et vendeurs de rues…) qui n’ont d’identité tangible que leur servitude et qu’elle réhabilite par la bienveillance de son regard et la grâce de son objectif. En 2017, elle produit «Sissi Bara», une série particulièrement marquante présentant les conditions de travail et de vie dramatiques des charbonnières artisanales de San Pedro. De toutes ces photos se dégage bien plus que de l’humanisme : de la compassion au sens latin du terme, cumpatior («souffrir avec »). Et une foi à déplacer les montagnes.
Tisser les fils de l’espoir…
C’est la même démarche qui préside à la série «Ça va aller», leitmotiv inamovible de l’incroyable résilience ivoirienne, mais aussi façon de couper court, d’éluder le trauma et la détresse, perçus comme des maladies, des faiblesses. Ce travail montre la difficulté qu’ont les Ivoiriens à exprimer leurs sentiments face à de tels drames, hormis pour les 3 mots formant ce mantra remâché jusqu’à se vider de tout sens – les seuls que Joana a pu recueillir lorsqu’elle est allée à la rencontre des Bassamois. Quatorze clichés pris à l’iPhone, 3 semaines après l’attaque meurtrière ayant foudroyé la paisible cité balnéaire. Des lieux pleins d’absence ; des hommes et des femmes esseulés, vaquant à leurs occupations ou perdus dans leurs pensées… L’idée était de les photographier en toute discrétion pour livrer une sorte de scan de la ville, puis de broder les images imprimées
sur toile avec des fils de couleur afin d’accentuer le contraste entre l’horreur et l’espoir. En résulte une balade mélancolique dans un Bassam hébété et désert. Les points de broderie méticuleux comblant les espaces vides constituent une réponse cathartique au désarroi de la photographe, tour à tour métaphores d’un souvenir d’autant plus obsédant qu’il est tu, auras, ectoplasmes de fibre semblant s’échapper des corps ou au contraire en prendre possession, courbes nuageuses flottant dans le ciel d’acier comme des rêves éthérés ou des bulles sur le point de crever, traînées inquiétantes suintant du sol ou promesse éclatante d’un arbre en pleine floraison… Chaque point, résultat d’un geste dont le caractère répétitif confine à la transe méditative, dit en relief la volonté d’en découdre avec le désespoir en suturant les plaies laissées au pays par la folie des hommes. Une série manifeste et un acte de résilience.

E. Vermeil

Publié en janvier 2020