C’est un succédané ivoirien que d’effrayer la population lorsque sa classe politique veut se renouveler. La peur prend les plus frileux de la classe, ceux qui sont assis devant. L’espoir frappe ceux du fond, ceux qui espèrent un nouveau classement pour avancer dans la classe. Pour tous les autres, c’est-à-dire la majorité de la population, cette nouvelle compétition est signe de temps incertains. Alors, chacun se replie chez lui dans la position de la tortue devant le chien ou du pangolin devant le chinois. Il faut faire des réserves de nourriture, surtout d’hydrates de carbone (des féculents, les trucs qui rassasient quoi). Sur lesquels se rue-t-on pour faire des réserves ?

Les pâtes ne sont pas une culture alimentaire ivoirienne malgré le succès des Diallo1. Alors, pour la plupart, le choix de la réserve, c’est le riz. Déjà en temps normaux, avoir à manger chez soi se résume à ce qu’un sac de riz trône quelque part à la maison. Le riz est le roi des cuisines. Dans notre Babi ici, si tu fais 48 heures sans que personne ne te propose du riz à manger, considère que tu vis dans une dimension parallèle ou en Zone 4 (ce qui est à peu près la même chose). Alors, dès que s’élèvent les premières fumées noires de pneus brûlés et les premiers nuages de lacrymogène CS2, les vendeurs de riz se remplissent les poches pendant que leurs magasins se vident. En Europe, lorsque pointait le confinement, ce sont les rayons de papier hygiénique qui ont été pris d’assaut. Séraphin, un sculpteur du village artisanal de Grand-Bassam, regardant des vidéos de bagarres autour des rouleaux, m’a sorti dans sa grande sagesse : « Les blancs sont vraiment développés, ils sont à l’étape d’après, leur préoccupation est pour ce qui sort, alors que nous on est encore à chercher ce que mettre dedans ! »

Comme le suggère le noble sculpteur, il existe une partie de la population qui n’a pas les moyens du sac de riz. Ceux-là se rabattent sur le gari. Oui, « gari » avec un « g » minuscule et un « i » à la fin, ce n’est pas écrit de la même façon que dans le titre (c’est le moment où le noble lecteur lève la tête pour bien regarder le titre de la chronique, hop !). Le gari, c’est en quelque sorte de l’attiéké3 déshydraté. Il nous vient des côtes les plus orientales de notre Afrique occidentale : Togo, Bénin, Nigeria. Les guerriers en campagne, les colporteurs ou les voyageurs lambda pouvaient faire des kilomètres et des jours avec du gari dans la besace. Ça ne pourrit pas, et il suffit d’un peu d’eau et hop, le gari est debout, prêt à la consommation. Il a la propriété économique de ne quasiment rien coûter et la propriété physique de continuer à gonfler dans le ventre et donc d’augmenter la sensation de satiété. Idéal pour les moments de galères, de très grandes galères, comme ceux qui s’annoncent.

Pour une autre partie de la population, celle des fous, des perchés, des rêveurs, des poètes, des hallucinés, des penseurs, des extatiques, des idéalistes, des utopistes, des effeuilleurs de nuages… les priorités en temps de crise sont bien loin du tube digestif, quel que soit le bout par lequel on le prend. Chez eux (peut être devrais-je dire « chez moi », mais je ne suis pas seul à porter en un seul tenant les qualificatifs cités en début de chapitre), la stratégie de repli à l’essentiel se résume en un homophone de celle des fauchés. Chez eux (peut-être devrais-je dire « chez moi », mais etc.), le Gary4 s’écrit avec une majuscule et les Grecs en revendiquent le « i ». Pour eux (peut-être devrais-je « pour moi », mais etc.), les livres sont pour les denrées de première nécessité. Ils portent un monde toujours vivant, toujours vivace. Le père Goriot5 comme le père Fama6, Cosette7 comme Birima8 vivent dans un monde où le temps est arrêté, mais pas figé. Un monde qui se redessine en permanence avec le pinceau de l’intelligence et de la beauté. On en a bigrement besoin en ce moment.

mad in Gauz’

1 Diallo : est un nom peul ou comme Dupont est un Français, mais eux ils ont remplacé le pain par les spaghettis.

2 Lacrymogène CS : est principalement composé de capsaïcine, la molécule qui fait que le piment brûle… oui, tu as compris, les CRS gaspillent le piment sur les gens au lieu de le mettre dans la sauce… dans la sauce… dans la  sauce.

3 Attiéké : tu ne sais pas ce que c’est ? Vraiment ? Je te conseille de ne pas l’avouer à un Ivoirien, tu pourrais te faire lyncher. 

4 Gary : dans mon monde de la littérature, c’est Pelé, Diego, Romario, Ronaldo, Ronaldinho Gaucho, Ronaldinho mélangés en un seul joueur. Je n’ai pas cité Messi, et puis tu vas me faire quoi ?

5 Le père Goriot : un vieux père, ses filles ont daba tout son jeton. C’est Honoré de Balzac (un nom de coupé-décalé, wallaye !) qui a fait le son.

6 Le père Fama : un vieux père, sa go la gbra pour partir chez féticheur. C’est Kourouma (un nom de zouglou, wallaye !) 

7 Cosette : une petite go sans blé, moisie, même pas un moro cassé sur elle, plus tchass que les habitants de tchassmandou. C’est Victor Hugo (un nom de bluffeur, wallaye !) qui a fait le son.

8 Birima : un petit gars soihé, attrapeur de kalach, dans des sciences mêmes qui effraient microbes de Babi. C’est Kourouma (le vieux-là était prêt pour nous hein) qui a fait le son encore.

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