Encore outré par les violences xénophobes « anti-Haoussa » qui ont secoué Abobo il y a quelques semaines. Je ne peux pas faire semblant de n’avoir rien vu parce que c’est loin du Plateau ou de Zone 4, de tous les bons coins dont notre BAAB fait la promo. Je porte mes grosses lunettes d’intello et je vous assène cet article depuis une mignonne brousse bourguignonne où, malgré un passeport bordeaux, je suis plus étranger qu’un « Haoussa » à Babi.

Anthropo, socio, ethno, toutes les études en « logie », toutes leurs combinaisons (anthropo-socio, socio-ethno, ethno-anthropo, etc.) et même économie, j’ai tendance à lire des thèses pour me détendre (personne n’est parfait) et rester au contact de la production universitaire de mon pays. Je peux donc affirmer que le sujet des violences xénophobes en Côte d’Ivoire est une star des soutenances. Je vous épargne la logorrhée universitaire souvent indigeste pour vous en dire succinctement ce que j’en tire au regard de la dernière flambée.

Sur l’origine de ces crises, on note une grande différence entre le rural et l’urbain. Depuis San Pedro en 1998 (oppositions Kroumen-Burkinabés), dans les régions et les villages, la cause quasi exclusive des violences est toujours concrète, tangible, solide sous les pieds : la terre ! Sa possession et son exploitation sont au centre de tous les affrontements. La problématique du foncier rural est le serpent de mer qu’étirent tous les pouvoirs depuis la colonisation. On peut dire sans se tromper qu’il est l’enjeu réel sur lequel s’est nouée la crise qui a secoué le pays depuis 2002 en oriflammes dont le point d’orgue fut la guerre de 2011. En « brousse », les choses sont donc claires. Les réponses à y apporter peuvent s’avérer complexes, mais les politiques devraient faire un peu comme moi, se pencher plus souvent sur le travail excellent et foisonnant des chercheurs pour éclairer leur lanterne. Je vais plus loin en disant que la résolution des problèmes fonciers ruraux est le chemin par lequel la Côte d’Ivoire trouvera la réconciliation et la paix.

En ville, les violences xénophobes relèvent de raisons qui sont difficilement lisibles. Si tout le monde admet qu’un certain nombre de conditions doivent être réunies pour qu’elles éclatent, on est à peu près sûrs que dans le cadre urbain, les mêmes causes n’entraînent pas les mêmes effets. Un appel comme celui de cette fameuse influenceuse qui a récemment mis le feu aux poudres aurait pu être lancé la semaine d’avant sans lever un seul sourcil d’un habitant d’Abobo. Il existe des précédents encore plus violents, plus incompréhensibles et qui datent d’une époque où n’existaient pas les réseaux sociaux mis à l’index. Souvenons-nous de cette chasse aux Ghanéens à cause d’un simple match de football Asec/Kotoko¹, évènements immortalisés dans un tube éponyme de Yodé et Siro*. Souvenons-nous des rumeurs de « sexes disparus »² qui ont régulièrement provoqué le lynchage aveugle de « Haoussa » (déjà !) dans différentes villes. Souvenons-nous qu’en 1958, avant l’indépendance, les Dahoméens et les Togolais ont subi à Treichville une ire populaire de la même violence. Principalement enseignants et agents administratifs, ils ont été désignés responsables de la situation des chômeurs (pour la plupart sans diplômes) et ont été pourchassés jusqu’à l’exil.

On nage dans l’absurde total, pourtant pas de nœuds à se faire au cerveau pour comprendre ce qui s’est passé à Abobo. La pauvreté ? Elle est générale. Le taux d’analphabétisme ? Les plus de 80 % (RGPH, 2014) du Gontougou, du Bafing ou du Tchologo donnent le vertige. Le pourcentage « d’étrangers » ? Il est plus élevé à Adjamé et en Zone 4. Le niveau intellectuel de la Jeanne d’Arc d’Abobo et des leaders d’opinion sur les réseaux sociaux ? Les QI de moules sont légion au-dessus de 100 000 abonnés. Le buzzodrome abidjanais n’est pas connu pour ses fulgurances…  Mon idée pour expliquer ces crises de la bêtise en réunion est simple. Chaque situation du genre trouve son alchimie propre pour faire brûler son foyer. Mais le combustible est le même, toujours : « étranger ». Si la fièvre xénophobique est si récurrente et violente, c’est parce que « étranger » est un mantra répété jusqu’à la nausée, au nom de tout et n’importe quoi par tout ce que ce pays a compté comme personnel politique depuis les années 30. Abobo-la-méprisée, qui a longtemps pleuré d’être taxée d’étrangère ; Abobo-la-guerre, place forte du Commando Invisible venu « libérer le pays de la plaie xénophobe» ; Abobo-la-martyr qui a donné son sang pour que, ceux qui viennent d’ailleurs, vivent dans la quiétude dans un pays qu’ils ont aussi fécondé par leur travail… C’est une drôle d’ironie que ce soit cet Abobo-là qui moleste aujourd’hui de l’allochtone. Un violent rappel de tout ce que ce pays souffre de troubles sévères de mémoires.

Une spécificité de ces brutalités à Abobo, chez ses défenseurs (il y en a, hélas !) et chez ses indignés (ils sont nombreux, heureusement !) est l’usage du mot « Haoussa » pour désigner les victimes. Pourtant, les modestes échoppes saccagées appartiennent rarement à des Haoussas, mais plutôt à des Djermas (on dit aussi Zarmas). Contrairement aux Mossis installés de force par le colon dans les villages pour travailler dans les cultures industrielles, les Djermas mus par une tradition migratoire libre se sont ancrés dans les villes ivoiriennes à la même époque, les années 30. Garba³ (tête de thon frit accompagné d’attiéké), Aboki (café avec tartine de margarine), Wotro (charrettes poussées), Choukouya (viande en barbecue sur barrique), Faniko (pressing à la main), etc. et même tout le commerce ambulant sont des inventions Djermas. Tout ce que je viens de citer, ce n’est pas des exceptions, mais des éléments indépassables de la culture urbaine abidjanaise d’aujourd’hui. Quand les Ivoiriens s’enorgueillissent en criant « Abidjan est le plus doux au monde », ils parlent de ça aussi. Oumarou Ganda, premier héros noir d’un film (Moi, un noir, Jean Rouch, 1958) et premier Étalon d’or du Fespaco en tant que réalisateur (Le Wazzou polygame, 1971) est un produit culturel made in Treichville. Dico Garba (oui, comme l’attiéké), un Djerma, a été longtemps ministre de la production animale. On lui doit la finesse et la solidité du circuit d’alimentation du pays en viande de bœuf du… Niger. Si le drapeau du Niger a les mêmes couleurs que ceux de la Côte d’Ivoire, c’est à cause de l’incroyable adoration que Hamani Diori avait pour Houphouët-Boigny. Dans ce contexte, traiter indistinctement les Djermas de Haoussas n’est pas seulement de l’ignorance crasse de sa propre culture, cela est dangereux par le fait que les plus grands massacres de l’histoire ont commencé par « l’impersonnalisation » du voisin et l’oubli de ce qu’il a apporté à notre quotidien. Dans « Nouvelles du pays » sur la RTI, le plus vieux journal télévisé en langue « vernaculaire », une tranche est réservée au Djerma depuis toujours. Il est temps de rappeler que comme le Mossi, le Djerma est une ethnie de Côte d’Ivoire. Et c’est là une belle étrangité ivoirienne.

mad in Gauz’

1 Asec/Kotoko : en octobre 1993, l’Asec d’Abidjan, dans un match épique à Kumassi au Ghana, bat le Kotoko, le club local. Mais des rumeurs disent que des Ivoiriens seraient molestés à la suite du match, déclenchant une odieuse chasse aux Ghanéens dans les rues de Babi qu’on peut appeler Babiè dans ces circonstances !

2 « J’ai salué un haoussa et mon sexe a disparu ! » ça commence comme ça. Et tous les Babiens (on peut les appeler Babiais dans ces circonstances) qui ont des problèmes avec la bête dans leurs pantalons se mettent en chassent de victimes expiatoires haoussa.

3 Garba : je vous raconterai un jour comment un docker nigérien appelé Garba a inventé le pilier gastronomique ivoirien qui porte son nom… si vous arrêtez de chercher la résolution de vos frustrations dans la molestation des voisins.

Publié en Juillet 2021