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Récemment, une amie d’école perdue de vue depuis 20 ans m’a contactée sur les réseaux sociaux pour savoir si je pouvais lui parler de la vie en Côte d’Ivoire. Les logements, les écoles, les loisirs, le coût de la vie, la sécurité, l’accès aux soins, le paludisme… Autant de questions que l’on se pose avant de partir à la découverte d’un pays inconnu.

« Que peux-tu me dire de la vie à Abidjan ?  Aimes-tu y vivre ?»

J’ai hésité un instant. La vérité, c’est que le coup de foudre entre Abidjan et moi n’a pas été immédiat. Il y a une quinzaine d’années, en y installant mes valises, je l’avais surnommée « La Puanteur des Lagunes ». J’étais arrivée en pleine grève et restructuration de la gestion des ordures ménagères. Dans certains quartiers, les voitures peinaient à se frayer un chemin entre les monceaux de détritus. Les mouches vertes, dodues et repues, se heurtaient sans cesse aux vitres, comme en pleine saison des mangues. Je n’avais qu’une hâte, repartir !

Et puis, petit à petit, à mon corps défendant, je suis tombée sous le charme inexplicable de cette Cité indomptée. Attachante. Capricieuse. Fantasque. Protéiforme.

Au Plateau, Abidjan a le charme désuet des vieilles institutrices à chignon, faussement sévères. Attachée à ses stencils, aux collégiennes au crâne rasé et au classement des élèves depuis mille-neuf-cent-tchoé. À l’ombre des arbres centenaires, les façades des bâtiments coloniaux racontent à ceux qui y prêtent attention des souvenirs méconnus, tout en contemplant, stupéfaites, les gratte-ciels de verre qui poussent autour comme des champignons.

À Cocody, elle est pudique et rebelle à la fois, entre deux âges. Elle hésite entre le bon ton, les vestiges d’un passé glorieux à Danga, l’impudence de la jeunesse, les agapes échevelées dans les rues de la Palmeraie ou d’Abatta.

À Yopougon, elle est chaleureuse et narquoise. Au milieu des haut-parleurs, des relations de bon voisinage et de la fumée du porc au four, elle est rieuse et inventive, source de tous les traits d’humour et des challenges qui retentiront de quartier en quartier. Toi-même faut voir.

À Abobo… sa jeunesse, son esprit de famille et son panier de légumes bio te donnent envie de l’épouser sur le champ !

À Treichville et à Marcory, son résidentiel et puis son non résidentiel, elle est résolument cosmopolite. Pragmatique, à l’image de ses rues en quadrillage, elle a le vécu de celle qui a bourlingué et ramené dans ses bagages des étoffes précieuses, des bazins getzner chatoyants, des encens d’Orient et des épices odorantes. Ses marmites frémissent, livrant tour à tour des effluves de guedj, de yète, de zaatar, de nigelle, de sumac.

En « Zone » et à Koumassi, elle est industrieuse et gourmande. Première levée pour aller au djossi, dans les odeurs de cacao grillé et le fréon des centres commerciaux. Dernière couchée, quand s’éteignent les néons des bars climatisés et les lustres des restaurants étoilés.

À Vridi et à Port-Bouët, elle s’ouvre vers l’ailleurs. Son teint est hâlé, brulé par le sel. C’est là que bien souvent, s’échange le premier regard entre Abidjan et l’Étranger. Dans la touffeur qui le happe à la sortie de l’avion, dans la brise marine qui l’accueille au sortir de l’autoroute, au large d’un navire qui mouille dans les eaux territoriales.

Abidjan, Mami Watta, sirène insaisissable. Impénétrable. Te connaître, pour que tu puisses mieux me dérouter. Te détester, pour mieux t’adorer. Te quitter, pour mieux t’apprécier. 

J’ai dit à mon amie : « Copine, c’est pas tout on peut expliquer. Viens seulement… »

Par Zebra Zoum

Publié en novembre 2021

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