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Top chefs d’État

Un plat fait fureur en ce moment sur les tables d’Afrique. Oh, il n’est pas nouveau, il avait déjà du succès dans les années 70-80. Après quelques décennies aux oubliettes, il est revenu à la mode comme les pattes d’éléphant sur les pantalons ou les afros sur les têtes. Coco Chanel disait : « la mode, c’est cyclique. On invente rarement, on réinvente souvent ». Elle savait de quoi elle parlait la tantie, elle qui était en vogue dans les années 30, a été jetée aux oubliettes après la guerre (sa consommation de la crème nazie a surement aidé) et est revenue au top des T dans les années 60. Mais ne nous égarons pas, laissons les chiffons, revenons à la cuisine. Le nouveau plat qui djat¹ foule sous les tropiques en dessous du Sahara s’appelle Coup d’État. Pour ceux qui ne suivent pas en classe, en voici la formule.

Tu mets un peu d’insécurité dans une casserole de « troisième mandat », tu y ajoutes une bolée de djihadisme si tu en as à ta disposition, et tu remues en violant bien les constitutions. Pour donner du goût, tu agrémentes avec beaucoup d’incurie de la classe politique au préalable plongée dans un bain-marie d’incompétence. Tu déposes tout ça sur un feu de corruption systémique, tu couvres l’ensemble de pauvreté, et tu laisses mijoter quelques mois. En général, les premiers effluves sortent des casernes sous forme de vapeur de mutinerie de la soldatesque. Bizarrement, c’est avec les oreilles qu’on détecte que ça commence à sentir fort. Il y a beaucoup de nuisances sonores sous forme de claquements de kalachs, instruments indispensables pour le bon achèvement de la recette. Quand le silence retombe, patience, il y a encore quelques heures de dressage, il faut soigner la présentation.

Le service se fait en direct, devant les caméras de télévision. Sur l’écran, en position centrale, éclairé pleins feux, le chef est assis. À côté de lui, ses seconds partagent le clair-obscur avec les chefs de partie pâtissière. Dans la pénombre, les commis et les aides de cuisine sont debout. Les biens nommés plongeurs, ils sont plongés dans l’obscurité de l’arrière-plan. Tous sont en grande tenue. La couleur de leur sape dépend de la spécificité des ingrédients et goûts locaux. En Guinée par exemple, on aime beaucoup les feuilles alors l’équipe de cuistots est de vert vêtu. Au Mali où l’arachide est roi, le beige est de rigueur. Au Burkina Faso, les palais sont plus éclectiques à cause de la diversité climatique, alors les couleurs sont plus mélangées. Un seul est universel, le rouge du béret en guise de toque. On est revenu aux chiffons de tantie Coco, mais reste concentré, le repas va être bientôt servi.

Juste avant, pour encore faire languir, le chef se lance dans la lecture d’une déclaration grandiloquente. La pratique est courante dans tous les restos étoilés. Il décrit ce que son équipe et lui ont concocté, pourquoi ils l’ont fait ainsi plutôt que comme ça, au nom de qui, au nom de quoi, etc. C’est l’occasion de donner le nom officiel du plat, toujours un sigle qui commence par M comme Mouvement. Les lettres suivantes, personne ne les retient jamais. Il faut dire que les tops chefs sont responsables de ces amnésies collectives parce qu’ils ne sont originaux ni dans le discours ni dans la dénomination qu’on peut interchanger sans conséquences, d’un pays à l’autre. En même temps, ils n’ont pas tort parce qu’on n’est pas obligé d’inventer l’eau chaude chaque fois qu’on veut préparer un œuf dur.

Le discours achevé, le Coup d’État est servi chaud et fumant. Le populaire peut enfin lâcher sa liesse dans les rues, drapeau du pays au vent. Ça brandit aussi des drapeaux russes pour une raison aussi mystérieuse que les drapeaux algériens fleurissent dans chaque manifestation française. Voilà comment bon nombre de pays d’Afrique mangent du coup d’État à tous les repas depuis quelques mois.

Comme pour tous les plats, il y a ceux qui aiment, ceux qui détestent, et ceux qui ne se prononcent pas. Là, je vois de l’agitation au fond de la classe. Où est-ce que moi je me situe ? Ce qu’on a déjà avalé, il est difficile de le vomir. Il faut être patient et juste se rappeler que se nourrir est un processus qui se fait dans un long tube avec deux orifices. Un plat, même cuisiné par un top chef, quand il rentre par l’un, finit toujours sa course par l’autre. Et là-bas, il est loin d’avoir le même fumet qu’à sa sortie de cuisine. Tu sais donc où je suis positionné. Bon appétit !

¹ Verbe irrégulier du troisième groupe baabien (je djas, tu djas, il djat, nous djassons, vous djassez, ils djassent) signifiant tuer, coucher. Dans le magnifique second degré baabien, « djas foule » signifie avoir du succès.

Par Gauz’

Publié en mars 2022